Et si nous parlions d’agressions faites aux femmes ?

Article : Et si nous parlions d’agressions faites aux femmes ?
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3 mars 2022

Et si nous parlions d’agressions faites aux femmes ?

A mon corps défendant, je dois reconnaître que nous, femmes, représentons généralement des proies faciles du fait de notre fragilité physique. J’aurais aimé que nous ne fussions point fragiles. Mais voilà, nous le sommes. Les agressions commises sur les femmes, ont fait -et font- couler beaucoup d’encre. Il se trouve que presque chaque jour (j’exagère à peine), nous sommes les témoins, silencieux pour beaucoup d’entre nous, d’agressions commises sur une femme.

Mettons-nous d’accord que lorsque je parle d’agressions, je ne parle pas seulement d’agressions physiques. La violence peut revêtir bien des formes. Les agressions ne sont pas toujours où on pense les trouver. Parfois, elles revêtent un caractère si sournois qu’on ne voit rien venir. On regarde dans leur direction, mais on ne trouve rien à y redire. Toute la danse est si parfaitement exécutée, que la victime ne se rend pas compte qu’elle subit une agression.

Pourtant, à force d’être exposée à ces formes d’agressions axées sur la manipulation, ladite victime perd pied tout doucement. Elle ne sait plus qu’elle peut – qu’elle doit – réagir quand on lui marche dessus. Parce que même si elle a mal, elle finit par se convaincre que d’une certaine manière, elle a contribué à son agression.

Après tout, le scénario s’est reproduit tellement de fois et avec tant de personnes différentes, que le tort ne peut provenir que d’elle. Elle est le seul point commun entre toutes ces agressions sordides. Alors elle se laisse faire. Elle réagit sans le savoir au stimuli de son agresseur, qui l’incite à penser qu’elle porte à la fois la responsabilité de ses actes à lui (l’ayant provoqué jusqu’à ce qu’il passe à l’action), et le tort de ne pas se laisser faire. Le simple droit de dire non lui est arraché.

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Femmes de tous les horizons – Image par Gerd Altmann  Art de Pixabay

Cette année pour célébrer Mars et la journée internationale des droits des femmes, je mets en images et en sons deux scénarios d’agressions. L’un est terrible. L’autre semble banal. Les deux sont glaçants. Même si beaucoup en parle, les mentalités restent figées ici à Lomé. Faites-vous votre propre opinion.

(Je pourrais utiliser des mots plus édulcorés tout du long. Gommer les « nue », « seins », « sexe », au profit de « dans le plus simple des appareils », « poitrine » ou encore « intimité ». Mais j’ai besoin que vous vous imprégniez de la violence de scènes, somme d’une banalité si affligeante qu’on n’y fait plus attention).

Agressions partie 1 : chez mon oncle

Je m’appelle Diane. Je suis en visite chez mon oncle depuis quelques jours. Non point mon oncle par le sang, mais un très bon ami à mon père. Au final, là où je vis, ça revient au même.

Ce matin alors que je viens de sortir de la douche, la porte de ma chambre s’ouvre sans qu’on n’y ait toquée. Je suis nue. Mes mains se posent instinctivement sur mes seins et mon sexe. Je découvre mon oncle dans l’encadrement de la porte. Je m’empare en vitesse d’un pagne pour couvrir ma nudité.

Il me dit avec un air que je ne peux qualifier autrement que de dédaigneux, en souriant avec condescendance et une pointe d’impatience : « Que caches-tu que je n’ai jamais vu ? »

Je ne dis rien. Je m’attends à ce qu’il referme la porte pour me laisser de l’intimité. Quoi qu’il ait à me dire, je suis certaine que ça peut attendre que j’ai des vêtements sur le dos. A la place, il entre, ferme la porte, et s’assied sur le lit. Son geste désinvolte ne prête pas à l’équivoque : il m’invite à poursuivre ce que je faisais avant son intrusion.

Je n’entends pas un traite mot de ce qu’il blablatère. Je lui tourne le dos, m’habille en vitesse et sors. Je me sens un peu nauséeuse. Est-ce moi qui exagère ? Après tout, c’est mon oncle. Comme il l’a si bien dit, je n’ai rien à offrir à sa contemplation qu’il n’ait déjà vu, lui qui a assisté à plus d’éclosion d’aurores que mon père.

Et puis, peut-être est-ce dans les habitudes de la maison. Il se pourrait que la pudeur n’ait pas cours sous ce toit, et que je fasse tout un plat de quelque chose qui en somme ne veut pas dire grand-chose.

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Help ! – Image de Gerd Altmann via Pixabay

Le soir du jour suivant, je m’affaire à la cuisine. Ma tante et ma cousine sont dans la pièce à côté avec mon oncle. Il rentre dans la pièce. Il s’approche de moi en riant de quelque chose que dit ma tante. Brusquement, je sens une de ses mains sur mes fesses. Je me retourne si vite que j’en ai le tournis. Il me sourit et demande gentiment « ça va ? » Je hoche doucement la tête. Il me donne l’impression de l’avoir fait sans y penser. Peut-être qu’effectivement je surréagis. Je m’intime d’arrêter de trop en faire.

Et puis, sa main se pose sur mon sein. Je suis si tétanisée que je n’ai aucune réaction. Il me palpe en me regardant dans les yeux. Les siens semblent me défier de le repousser. Il se comporte comme si je l’ai verbalement invité à me toucher avec un sourire aguicheur à la clé. Le sien de sourire est complice.

Le choc passé, j’esquisse un mouvement de recul. Il se rapproche jusqu’à se coller contre moi, et m’immobilise de son corps. Je me débats, mais sa poigne est ferme. Je suis petite de taille et je ne pèse pas des masses. Ses mains sont partout sur moi.

Il me dit avec un sourire tranquille : « Laisse-toi faire. La nature t’a faite très belle. Et tu en joues si bien, petite allumeuse. Je n’y ai pas cru la première fois que j’ai vu ce regard. Mais, même ta tante l’a vu. Tu es très consciente qu’aucun homme ne saurait résister à l’appel de tes seins si généreusement offerts, n’est-ce pas ? J’ai bien vu que tu ne portes jamais de soutien-gorge quand tu es dans mon champ de vision. Tu peux être contente, je t’ai remarquée. »

Pendant une fraction de seconde, je me demande ce qui arriverait si je me mets à crier. Ma tante se rallierait peut-être à la cause de son mari. Vu comme il en parle, ils en ont sûrement discuté. Elle pense déjà que je suis venue semer la zizanie dans sa maison. Ça expliquerait pourquoi son attitude envers moi a changé.

Mon esprit se tourne alors vers mes parents qui se figurent que je suis ici en de bonnes mains. Malheureusement, au fond de moi, je ne suis pas certaine qu’ils me croiraient. Je crains de m’entendre dire quelque chose du genre : « C’est toujours toi. Tu fais toujours trop quelque chose. » Juste histoire de ne pas faire des remous, il existe une réelle possibilité qu’ils détournent les yeux comme ils l’ont fait pour tellement d’autres choses.

Alors, je me tais. Peut-être que je lui ai réellement envoyé des signaux en ce sens sans le faire exprès. J’ai certainement dû faire quelque chose qui l’a poussé à croire qu’il peut me toucher de cette façon. « Tu aimes ça hein ». Il me sourit, m’embrasse sur la joue, et s’en retourne à ses occupations.

La prochaine fois, je tâcherai de garder les yeux baissés pour éviter de faire passer des messages dont je n’ai pas conscience.

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Femme ayant subie des agressions – Image de Wolfgang Eckert via Pixabay

***Diane ne saura jamais que son oncle n’a pas parlé d’elle avec sa tante, et que l’attitude distante de cette dernière était causée par des ennuis personnels.***

Agressions partie 2 : siffler une femme dans la rue et l’invectiver quand elle vous ignore

La violence dans la situation ci-dessous évoquée est bien présente. Vous verrez que l’histoire dégage comme un fort air de déjà-vu. Certaines personnes ne voient toujours pas en quoi consiste une agression. Elle a cela de sournois, que l’agresseur est souvent présenté comme étant juste intéressé, et la victime comme un genre de complice qui se défile au dernier moment.

***

Je suis Akoélé. A bien des égards, je suis une jeune femme plutôt discrète. Mais d’une certaine façon, je me retrouve, à mon tour, à me faire siffler dans les rues de Lomé plus souvent. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Quand leurs yeux se posent sur moi, voient-ils le genre de femmes qu’ils peuvent siffler ? Qu’est-ce que je raconte ? Je me mets une gifle mentale. Y a t-il un genre de femmes qu’on peut siffler ?

Quand je dis siffler, je ne parle pas de siffler comme quand on fait de sa bouche un joli cornet qui produit un tintement harmonieux, destiné à sublimer une chanson d’Almok. Non, non. Plutôt l’autre façon de siffler. Celle qui, plutôt qu’élever, rabaisse.

Ça résonne comme … difficile à expliquer. Imaginez vos lèvres contractées, plissées. Vous aspirez le délicieux air frais dont la nature nous fait gracieusement don. Vous voyez ? Et vous produisez ce son laid. Laid comme l’idée même d’appeler à vous un être humain de chair et de sang comme on appellerait un petit chien au pied.

Aaah ! Je viens de trouver l’image la plus approchante. A peu de choses près, il s’agit de l’onomatopée qu’on émet quand on veut faire venir à soi un chien. Ils produisent ce son. Pour attirer l’attention d’une femme. Je suis dépassée.

Il existe différentes versions de ce sifflement. Certains sont plus mélodieux que d’autres. Mais ça ne change rien au fait que j’éprouve une révulsion viscérale à être sifflée. Surtout quand la version du jour est la plus appauvrissante d’entre toutes. Qu’est-ce que je dégage qui leur fait penser qu’ils peuvent se permettre pareille infamie ?

Sont-ce les braids entortillés sur ma tête et ma gueule de « Je ne veux pas être ici mais au fond de mon lit » du dimanche matin ? Ou ma belle tenue qui dit « Je suis prête à conquérir le monde » du lundi ? Peu importe la raison, ils ne devraient pas se permettre de faire une telle chose. Et pourtant ils le font. Allègrement.

Je suis dégoûtée. On devrait échanger les rôles pour changer. Je me les figure allant au boulot un beau matin, parés d’un costume et de compétences, lassés de leur employeur tyrannique. Et là, une femme avec une apparence négligée assise sous un hangar les siffle. Comme un toutou. En fait peu importe que la femme en question soit au volant d’une grosse voiture ou à pieds.

Trouveraient-ils cela gratifiant ? Lui témoigneraient-ils de la reconnaissance si les rôles étaient inversés ? Diraient-ils : « Merci Madame. Merci de remarquer ma personne. Merci de remarquer mon effort vestimentaire » ? Pourquoi est-ce que je pressens qu’ils n’en feraient rien ?

Aujourd’hui, j’ai affaire à toute une bande. Pas moins de cinq hommes qui me sifflent. « Hé chérie ! Viens t’asseoir avec nous chéco*. » Chérie, ce mot que j’exècre entre tous. Ce mot qu’ils emploient dans le but de créer un faux sentiment d’intimité et de connivence. Leurs voix portent jusqu’à moi : « Awou woa djé wo n’tò lo. »* Un compliment bâclé qui sert d’appât. Je me suis habillée non pas pour plaire, mais pour me faire plaisir.

Je les ignore. Alors, pleuvent les mauvais mots. Putain. Salope. Mi kpoè da*! N’kèma ?* Bouyi da!* Tu te crois mieux que moi ? Jusque là ça n’a jamais été plus loin. Aujourd’hui, une menace s’y glisse, glaçante : J’ai hâte qu’on se croise dans une ruelle sombre.

J’accélère le pas. Je ne le reconnaîtrai jamais, mais une pointe de peur dont je me défends farouchement éclot dans mon cœur. Et je pense : « Il serait peut-être adéquat que je raidisse mon maintien et que j’enlaidisse ma mise ».

***Akoélé ne saura jamais si ce n’étaient que les mots d’un homme frustré dans sa fierté. Dans le doute, elle s’emploie à faire refaire l’intégralité de sa garde-robe et ne s’aventure plus seule par là-bas.***

Je suis contre les agressions
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Les pensées d’une femme victime d’agressions – via Canva

Il est difficile de trouver sa place dans une société où ce genre d’agressions n’est pas considéré comme tel. Difficile de se sentir en sécurité dans une société qui pense que certainement la nièce a eu un comportement aguicheur. Certainement la femme l’a cherché. Que dans ce genre de situations, c’est à n’en point douter, la femme, qui est à mettre en cause. Une société qui s’imagine qu’une femme apprécie forcément ce genre d’attentions. Ce n’est pas le cas. Ça. ne. l’est. pas.

Une femme n’est pas un objet. Ce n’est pas une chaussette qu’on enfile sans qu’elle n’ait son mot à dire. Parce que : « Elle est une femme voyons! » Notez, je ne dis pas que nous femmes, sommes de délicieuses créatures pures et blanches, graciées de tout vice. Il se pourrait même que certaines femmes apprécient ce genre d’attentions, c’est leur droit. Mais, ce n’est pas le cas pour la majorité d’entre elles.

Je ne tire pas la première salve d’une guerre qui opposerait la gent féminine à la gent masculine. Je parle d’avoir une place safe et secure pour que votre fille puisse grandir et se réaliser. Un endroit où votre femme irait faire les courses en toute tranquillité.

Parce que voyez-vous, un oncle retournera la charmante et « tripatouillante » attention sur sa nièce, en tripotant une fille et/ou femme. Un gentil monsieur avec un aimable sourire est maintenant même en train de siffler votre femme pendant que vous avez le dos tourné. Après tout une agression en vaut une autre.

Sommes-nous donc tombés si bas que nous ne puissions voir là où le système a un bug ?

Pense-bête : Se positionner au départ de la course pour les droits de la femme, pour la petite fille qui babille dans la pièce à côté, et pour celle qui joue encore à la poupée.

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Petite fille au dos de sa mère – by NGPhotos via Iwaria

En mina, dialecte parlé au Togo (Il se pourrait bien que ma graphie laisse légèrement à désirer 🙂 ) :

*Awou woa djé wo n’tò lo : Tes vêtements te vont bien

*Mi Kpoè da : Regardez-la

*N’kèma ?: littéralement « qu’y a-t-il » ? Ici une façon de dire « Que cherches-tu à montrer? »

*Chéco : une variante locale de chérie

*Bouyi da : Dégage de là

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